Pourquoi écrire de la poésie ?
Il y a deux questions derrière ce « pourquoi ? » :
La première est celle de l’utilité, questionnable en effet. À quoi sert la poésie ?
La seconde est celle de l’impulsion, qui vient de soi, ne répond à aucune sollicitation extérieure et peut naître indépendamment de toute utilité, réelle ou perçue.
Alors, la poésie, ça sert à quoi ? À faire son intéressant ? À sauver le monde, ou du moins à essayer de le rendre un peu meilleur qu’il ne l’est ? À soigner les cœurs et les âmes ? À mettre un peu de beauté dans nos quotidiens ? À s’évader ? À prendre du recul ? À aider à vivre ? À vivre, tout simplement, mais vraiment, c'est-à-dire ne pas seulement survivre ?
Un peu de tout cela, sans doute. Chacune et chacun d’entre nous pourra trouver, parmi les propositions ci-dessus, celle ou celles qui lui conviendront le mieux, et pourra bien sûr se sentir libre d’en ajouter d’autres.
Je reviendrai sur deux d’entre elles :
La première, c’est la vertu thérapeutique de la poésie. Écrire de la poésie, ou lire de la poésie nous fait du bien. Lorsque mon père était malade, je lui envoyais régulièrement des poèmes, et il me disait que cela lui faisait du bien. Lorsque nous souffrons, la poésie, comme la musique, la littérature ou d’autres formes d’expression artistique, nous apaise.
Mais est-ce vraiment pour cela qu’on se décide, un jour, à écrire ?
Pour rendre le monde meilleur alors ? Quelle prétention ! Et pourtant, deux constats : le premier est que chaque poète en engendre d’autres. Écrire, c’est susciter d’autres vocations. C’est ouvrir pour beaucoup un nouveau champ des possibles. C’est révéler à soi et ouvrir à d’autres la possibilité de découvrir une facette de leur personnalité qu’elles n’avaient jamais exploré jusqu’alors. Il y a donc, par la poésie, une puissance de propagation dont l’ampleur est sans doute bien plus large que ce qui est perceptible, un peu comme un courant de profondeur indétectable depuis la surface.
Voilà qui m’amène au second constat : aucune lutte, aucun soulèvement, aucune mobilisation n’est possible s’il n’y a pas, quelque part enfoui profondément en nous une petite lueur qui nous dit que d’autres possibles sont possibles. Rien ne façonne plus profondément le monde réel que les mondes imaginaires. J’en veux pour preuve l’obsession des despotes pour l’appauvrissement des désirs. Ce qu’avait si bien démontré Orwell dans « 1984 » avec la « novlangue » a été appliqué pratiquement à la lettre par Goebbels : une propagande efficace suppose d’appauvrir la langue, la pensée et donc les désirs, afin de mieux soumettre les populations, avec leur consentement de surcroît.
Aussi modeste que soit la poésie, du moins en apparence, elle est un moyen de lutte. Elle est un ferment à préserver, une braise à entretenir à tout prix, un relai à transmettre entre les individus, les peuples et les générations.
Mais est-ce vraiment pour cela qu’on se décide, un jour, à écrire ?
Peut être. Mais peut-être pas. Je ne peux ici parler que pour moi.
J’ai d’abord écrit des essais, puis des poèmes. Les premiers répondent à une logique « fonctionnelle » : transmettre des savoirs, des analyses, émettre des propositions et faire circuler des idées. J’ai toutefois très tôt ressenti le besoin d’y ajouter une note personnelle, plus sensible, un peu comme des respirations.
Mais à mesure que je me suis orienté vers des textes plus poétiques, j’ai bien senti que j'étais face à une nécessité. Un impulsion, profonde, irrépressible, qui répondait à quelque chose qui montait de plus en plus fort en moi : de l’angoisse, de la colère, de la tristesse, face à la destruction systématique de ce que notre monde recèle de plus beau. De la consternation face à l’incurie de nos dirigeants, leur incompétence ou leur mauvaise foi, je ne sais, et donc leur incapacité à discerner ce qui est essentiel, vital, de ce qui ne sont que des moyens. J'étais submergé par une profonde détresse et un sentiment d’impuissance face à ce glissement progressif, ce « crash mou » du socle sinon d’une civilisation, du moins d’une capacité de vivre ensemble, de vivre vraiment, pleinement et épanouis.
Alors, que faire ?
Devenir fou. En crever.
Ou fuir.
Et s’il existait une autre voie ?
Écrire. Créer. Ne pas laisser l’angoisse, la colère, la tristesse, la consternation et l’aigreur gagner et tout emporter. En faire quelque chose, même si c’est peu.
Entretenir la flamme, pour pouvoir un jour la transmettre.
Vivre.
« Mieux vaut allumer une bougie que de maudire les ténèbres »
