Les six aveugles et l'éléphant
Vous connaissez évidement la métaphore des six aveugles et de l’éléphant. Vous savez, celle où six aveugles palpent chacun une partie d’un éléphant, et débattent entre eux de ce dont il s’agit. Celui qui palpe une patte est convaincu qu’il s’agit d’un arbre, un autre est convaincu qu’il s’agit d’un serpent, etc. Chacun étant persuadé, comme nous tous, que la réalité qu’il perçoit est toute la réalité.
Autant le dire tout de suite, nous sommes tous des aveugles face à cet éléphant qu’est devenu le monde au XXIe siècle.
Moi aussi.
Mais tout de même. Il n’est pas interdit de se soigner.
J’ai longtemps pensé que l’observation patiente et attentive du vivant, dans toutes ses dimensions, était une voie royale vers la pensée systémique. J’entends par là une capacité à relier les choses, à regarder plus large et plus loin. Peut-être à « penser comme la montagne », comme l’écrivait Aldo Leopold.
Mais je constate que ce n’est plus si simple. Je suis amené, de part mon activité, à fréquenter de nombreux spécialistes de la biodiversité. Écologues et biologistes, naturalistes, taxonomistes, mais aussi agronomes, économistes, juristes, sociologues, experts en sciences de gestion, professionnels de la RSE et autres.
Et je constate que nous aussi, nous devenons aveugles. La biodiversité est un champ d’étude vaste, complexe, multi-facettes. Toutes les spécialités qui s’y intéressent ne se recouvrent pas complètement, et les personnes qui les exercent ne se comprennent pas toujours. Le risque, là aussi, serait que chacun se pense détenteur de la vérité alors qu’il n’en connaît qu’un aspect.
Plus les savoirs s’étendent et s’approfondissent, plus il est nécessaire de les relier.
Comme vous le faites probablement déjà, il est nécessaire de continuer à cultiver notre curiosité. Il est indispensable de lire, même si nous sommes experts en écologie, en économie, en droit ou en philosophie, les ouvrages des auteurs et auteures des autres disciplines, sans oublier la dimension sensible, à travers la fiction, la littérature et la poésie. Sans oublier non plus le contact direct, l’observation, l’émerveillement, le partage.
L’humanité, la biodiversité et les liens qui nous relient valent bien cet effort – que dis-je, cette joie – de continuer à apprendre et à découvrir chaque jour un peu plus cet « éléphant » dont nous sommes toutes et tous une partie.
