Le diable et les détails
On dit que le diable se cache dans les détails. Pour être franc, je n’ai pas l’impression qu’il cherche encore à se cacher. J’ai plutôt l’impression qu’il s’affiche désormais au grand jour.
Mais admettons.
J’ai l’intuition, voire la conviction de plus en plus solide, que si le diable se cache dans les détails, alors son contraire aussi.
Je ne crois pas au diable. Et si l’enfer existe, alors, pour paraphraser Shakespeare, il est vide. Car tous les démons sont ici.
Je ne crois pas à l’enfer, ni au diable, mais je vois bien ses manifestations ici : la haine, la guerre, la violence, les destructions, l’arrogance, l’indifférence, la solitude.
La liste complète serait trop longue.
Ces fléaux naissent souvent de hasards, de malentendus, parfois d’un simple moment d’inattention. De toutes petites choses en vérité. Des choses qui, plus précisément, auraient dû rester toutes petites, si on leur avait prêté attention à temps.
Mais voilà, comme la gangrène, ces fléaux se nourrissent de ce sur quoi ils poussent, et finissent par prospérer. Ils sont opportunistes, et font feu de tout bois : le ressentiment, la jalousie, le mépris ou le sentiment d’être méprisé. L’oubli ou la peur d’être abandonné sont pour eux des mets de premier choix.
Le mal se nourrit de l’indifférence.
C’est évident non ? Qui ne le verrait pas ? Et bien non, ça n’est pas évident. Quand on va bien, quand on regarde les choses de l’extérieur, peut-être qu’on le voit. Mais quand on est dedans, on ne voit plus très bien. C’est une question de repères, de point de vue.
C’est un peu comme quand on est dans un train à quai, à côté d’un autre train. Quand l’autre train se met en mouvement, il est facile de se persuader pendant les premiers instants que ça y est, enfin, on part. Puis on réalise, avec dépit, que c’est l’autre train qui part, et qu’on est dans celui qui reste en gare.
Ça peut commencer par là. Un simple dépit, un sentiment de frustration. L’impression qu’on n’a pas valu la peine qu’on nous embarque. On reste alors à quai, au bord du chemin ou de la route, tandis que d’autres avancent dans la vie et dans le siècle, sans même nous jeter un regard.
À force de regarder les trains partir, de rester sur le quai, on commence, imperceptiblement, à changer. Ce en quoi nous avions si longtemps cru se dérobe. Nos anciens points de repères s’estompent, on s’accroche donc à ceux qui se présentent. Plus que tout nous avons besoin d’être aimé, même si nous ne l’avouerons jamais.
Il y a en chacun de nous un enfant qui ne meurt jamais. Et il craint, plus que tout, d’être un jour abandonné.
Alors on est prêt à saisir la première main qui se présente. Même si c’est celle du diable. Ou celle de l’un de ses envoyés. On est prêt à s’accrocher à tout ce qu’il dira, on boira ses paroles. Et s’il nous demande de haïr nos proches, nos frères, nos sœurs, nous les haïrons. Et s’il nous le demande, nous irons leur faire la guerre.
Prouvez-moi que j’exagère.
Je ne crois pas au diable, mais je crois en son contraire. Appelez-le comme vous voulez. Dieu, si tel vous plaît. Ou pourquoi pas l’amour, ou l’agapè, le soin, la fraternité, ou l’adelphité.
Plus que le nom que vous lui donnerez, ce sont ses manifestations qui importent.
D’infimes attentions, des regards échangés, un sourire, un témoignage de respect. La reconnaissance d’une identité, l’acceptation de la différence, une main tendue dans un moment difficile. De petites choses en vérité.
L’humanité. Dans toute sa nudité, dans toute sa fragilité. Dans son versant escarpé.
Il doit rester un chemin. Étroit peut-être. Difficile souvent. Mais un chemin qui n’est en rien sacrificiel, car au bout il y a la paix, et tout au long de la joie.
De la joie car le soin, non au sens du geste technique mais au sens de l’attention donnée à l’autre, soulage et apaise autant celui qui reçoit que celui qui donne.
Je n’ai pas grand-chose à opposer au diable, auquel je ne crois pas, ni à ses représentants, mais je sais que la gentillesse n’est pas une faiblesse, mais une force dont la puissance s’accroît à mesure qu’elle est partagée.
Je ne sais pas si l’enfer est pavé de bonnes intentions. Peut-être, si l’on en reste aux grands principes. Mais je suis convaincu qu’il reste un chemin vers la paix. Il est étroit, mais en rien sacrificiel.
Car il y a, tout au long, de la joie.
Et ce chemin est pavé de petites attentions.
