Existence, du latin ex(s)istere
Étymologiquement, l’existence est un surgissement. Une apparition hors de l’invisible, dans le visible.
Creusons un peu la question. On dit parfois : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ».
Retournons la formule : que vaudraient ces « preuves d’amour », sans l’amour lui même ?
Que serait la connaissance, sans l’apprentissage ? Et plus encore, sans le désir d’apprendre ? Que serait la sagesse, sans l’expérience ?
Que vaut l’œuvre, sans l’acte de créer ? Le poème sans les ratures ? Le roman sans les pages déchirées ?
On devine, à travers ces exemples, que la question n’est pas tant de savoir s’il faut croire ou non en quelque chose d’invisible, que de savoir si le monde visible que nous connaissons pourrait exister sans lui.
C’est l’invisible qui tient le visible.
Appelons le désir, passion ou amour. Appelons le lien, liaison, relation. Qu’importe. C’est cet invisible là qui tient le monde, le rend possible et le fait ex(s)iter.
Or, on voudrait nous faire croire aujourd’hui, par culte du rendement, ou de la performance, que seul le résultat compterait.
On voudrait nous pousser, au nom de l’efficacité, à sacrifier, sur l’autel du résultat, le processus invisible qui l’a rendu possible.
Alors que, dans bien des cas, c’est le processus lui même qui constitue l’essentiel.
Voilà pourquoi les gains d’efficacité ne sont jamais neutres. Voilà pourquoi toute production générée par intelligence artificielle ne peut en aucun cas prétendre au statut d’œuvre. Parce qu’elle accélère au point de l’effacer presque entièrement tout le processus nécessaire à sa production, elle passe à côté de l’essentiel.
Je ne suis pas en train de dire qu’il faut définitivement renoncer à l’IA, pas plus qu’à d’autres moyens d’augmenter notre puissance d’agir. Mais il est urgent de réfléchir à ses implications profondes. S’il s’agit avec elle d’accélérer toujours plus, alors nous sacrifierons l’essentiel : la relation et tout ce qu’elle implique.
Contrairement à ce qu’affirment aujourd’hui les penseurs de l’IApocalypse, ce n’est pas l’humanité qui est menacée par l’IA à court terme. Mais plutôt ce qui fait que nous sommes humains. Cela inclut nos faiblesses, nos limites, mais aussi ce que avons de meilleur : le désir de créer, le désir d’aimer, le besoin d’être en relation les uns avec les autres.
